Mise en ligne d’une ressource documentaire exceptionnelle sur les conditions de travail au début du XXe siècle

22 juin 2016
Laurent Vogel Chercheur ETUI

L’Union syndicale Solidaires, une confédération syndicale française qui compte quelque 300.000 membres, a récemment mis en ligne des enquêtes sur les conditions de travail et les maladies professionnelles. Parus entre 1907 et 1914 dans le quotidien L’Humanité, ces articles restent d’une étonnante actualité. Ils constituent une source de premier plan pour l’histoire du monde ouvrier et une oeuvre journalistique originale. Au début du XXe siècle, deux journalistes autodidactes, les frères Léon et Maurice Bonneff, se donnent pour projet de décrire la condition ouvrière. Militants socialistes et membres de la CGT, ils se rendent dans les usines de la banlieue nord de Paris et d’Île-de-France, puis dans les mines, les carrières, les verreries et autres établissements industriels de Normandie, du Pas de Calais
et de Bretagne.
Leurs contacts dans le mouvement syndical leur ouvrent les portes des usines. Ils observent le travail, le décrivent avec force détails, interrogent les ouvriers, visitent leurs logements et rapportent dans un style naturaliste leurs conditions de travail et de vie.
Ils décrivent les maladies professionnelles qui déciment le monde ouvrier, comme l’empoisonnement par le mercure ou le plomb.
Leur attention se focalise sur les abus les plus révoltants liés au capitalisme industriel : le travail des enfants, l’exploitation des travailleurs migrants, la misère des travailleurs malades ou victimes d’un accident du travail.
Fait assez remarquable pour l’époque, le duo de journalistes dénonce l’écart salarial entre ouvriers et ouvrières, et les tâches ingrates qui leur sont confiées.
Dans une enquête sur le travail des enfants, ils s’en prennent aux « bourreaux et trafiquants d’enfants » qui fournissent de « jeune viande à feu » les verreries de la banlieue parisienne.
Ils dénoncent – déjà – le manque de moyens mis à la disposition de l’inspection du travail et l’indifférence des représentants de l’État face au nonrespect des premières lois adoptées pour protéger les travailleurs.
Leur plume se fait souvent grinçante et ironique quand ils évoquent les membres de l’Assemblée nationale, les ministres, les patrons véreux, les juges complices.
« Si le tribunal n’affirme pas le droit de l’inspecteur à faire appliquer les lois – même quand elles ont pour but de protéger la classe ouvrière ! C’en est fait de l’inspection du travail », écrivent-ils dans un reportage consacré aux suites judiciaires de l’agression d’un inspecteur du travail trop zélé.
Le reportage qu’ils consacrent à l’industrie de l’amiante (lire l’extrait cidessous) témoigne de la pertinence d’une démarche journalistique en milieu de travail, au plus près des travailleurs. Nul doute que Léon et Maurice Bonneff seraient aujourd’hui considérés comme des « lanceurs d’alerte » et de grands « journalistes du réel ».

Sélection d’extraits d’articles des frères Bonneff :
Une hécatombe d’ouvriers (sur les ouvriers d’une fabrique de textile et de carton à base d’amiante)
« Ces poussières sont pointues et piquantes, doublement nocives, puisqu’elles agissent à la fois comme des poussières textiles et comme des poussières minérales, ces redoutables particules de grès ou de silex qu’aspirent les carriers et les meuliers et dont ils meurent. Leurs arêtes coupantes piquent les muqueuses, les enflamment, les perforent.
Chaque grain devient le centre d’un petit abcès. Les organes respiratoires sont vite détruits. Et la mort fait de la place aux jeunes. Les hommes peuvent tenir jusqu’à cinq ans, les femmes ne durent guère que deux ans, dans ces ateliers où les poussières s’agglomèrent et forment une sorte de feutre épais sur les charpentes et sur toutes les parties fixes. Il y a des usines où les meules broient à nu l’amiante.
Aucun ventilateur, aucun tuyau, aucune enveloppe ne sont installés pour capter les poussières. Les ouvriers travaillent en ces lieux en serrant entre leurs dents un mouchoir mouillé. Misérable protection ! Avec ou sans mouchoir, ils meurent vite. L’hiver les achève : en une seule usine qui occupe une centaine de travailleurs, il mourut chaque année, durant les quatre mois de mauvaise saison, un homme par semaine. »

Dans les fabriques d’estropiés (sur les conditions de travail des scieurs des fabriques de caisses)
« Les appareils à grande vitesse, tranchants comme rasoirs, tournent leurs huit cents tours à la minute dans des ateliers exigus où les hommes se bousculent en travaillant. En dépit des lois et des règlements, aucun appareil protecteur ne s’interpose entre les scies aiguës et les ouvriers aux mains découvertes. Aussi les doigts, les bras coupés sont-ils le tribut quotidien que les travailleurs payent aux machines : quatre-vingtdix pour cent d’entre eux sont victimes d’accidents. »

L’hécatombe des meuliers
« Les meuliers, taillant la pierre dure à l’aide d’un burin et d’une masse sont environnés d’un nuage de poussière et d’éclats métalliques qui les marquent, au visage et aux mains, d’un véritable stigmate professionnel, qui pénètrent leurs vêtements, déchirent leurs poumons et leurs bronches. Aucune protection, aucun masque, aucun respirateur ne s’interpose entre ces poussières aux arêtes aiguës qui emplissent la bouche, les fosses nasales, les yeux de l’ouvrier. Pas un meulier, pas un seul, après deux ans de métier, n’est indemne : s’il faut quinze ans pour tuer les robustes, dix années suffisent pour terrasser les autres.
Car
c’est à l’action simultanée de deux sortes de poussières, particulièrement dangereuses, que sont soumis ces travailleurs : poussières de silex que produit la taille des pierres, poussières d’acier qui s’échappent des burins ; ces outils, en deux mois, perdent la moitié de leur longueur et doivent être remplacés. Il n’est pas d’organisme susceptible de résister à un  tel régime. Les meuliers sont tous condamnés à une mort précoce et ils le savent ».

Les ouvrières pétrolières du Havre
« Elles commencent leur journée à sept heures du matin et l’achèvent à six heures du soir, avec une interruption d’une heure et demie pour le repas. Les nettoyeuses s’emparent des bidons vides de pétrole et essence. Ces récipients sont enduits d’une couche épaisse d’huile de pétrole, ils sont boueux, visqueux, il faut les frotter à la toile émeri pour leur rendre l’éclat du neuf. La constante manipulation du pétrole produit une inflammation persistante de la peau, une sorte d’acné que les ouvrières appellent ‘la gale du pétrole’ et qui cause sans  relâche de douloureuses démangeaisons. A l’ouvrière qui se plaint en montrant ses mains gonflées, gercées, recouvertes de petites pustules à vif, on répond : « Cessez le travail. » Et vivez du produit de vos rentes, sans doute ? Le nettoyage s’effectue à la tâche : chaque ouvrière  doit achever 75 bidons le matin et 67 l’après-midi. C’est un surmenage ininterrompu sous le harcèlement des contremaîtresses. (…) Une autre équipe d’ouvrières succède à celle-ci ; elle est chargée de peindre le fond des bidons et d’enduire tous les vases d’un vernis spécial qui sèche instantanément. Quelle est la composition chimique de la peinture et du vernis ? Y trouve-t-on des sels de plomb ? Sans doute, car les ouvrières présentent certains symptômes d’intoxication saturnine. De plus leurs ongles s’écaillent et tombent. Naguère, des hommes effectuaient ce travail. On leur distribuait un peu de lait chaque jour pour combattre les effets nocifs de la peinture et du vernis. On les a remplacés par des femmes pour diminuer les salaires. Et on a supprimé les distributions de lait. »

Comment on « régénère le plomb » (sur le ‘recyclage’ des vieux tuyaux et caractères d’imprimerie en plomb)
« Le plomb liquide est recueilli dans des lingotières par des ouvriers dépourvus de masques respiratoires : ils aspirent les vapeurs de plomb ; bras, cou, poitrine, mains sont brûlés par les étincelles et les éclats de la coulée. (…) Les hommes qui travaillent là sont exposés successivement et parfois simultanément au contact du plomb, aux vapeurs et poussières qu’en détermine la fusion. Or, tout le monde sait l’action meurtrière du plomb sur l’organisme : c’est, par excellence, le métal-poison : qu’on l’aspire, qu’on l’absorbe par l’appareil digestif, ou par le contact avec la peau, il tue plus ou moins lentement mais  sûrement. Excitation nerveuse qui détruit le sommeil et l’appétit ; coliques saturnines, paralysie partielle ou total sont les étapes que parcourent les ouvriers du plomb avant d’arriver à une mort précoce. Oui, cela tout le monde le sait, sauf les propriétaires de ces usines meurtrières qui ne veulent pas